Slow Entrepreneuriat : Repenser la création d’entreprise pour éviter le burn-out

Slow Entrepreneuriat : Repenser la création d’entreprise pour éviter le burn-out

A l’heure des croissances fulgurantes, les entrepreneurs sont-ils tous condamnés au burn-out ? (spoiler alert : la réponse est non)

Travaillant au contact de bon nombre d’entrepreneurs depuis quelques années, il est une contradiction qui m’a toujours étonnée : celle qui existe entre le désir de liberté des entrepreneurs d’un côté, et l’incroyable poids dont la plupart s’accable de l’autre. J’entend souvent qu’on entreprend pour ne plus se laisser dire quoi faire ou comment le faire, quand ou comment travailler – ce qui semble tout à fait légitime. Oui mais… regardons-y d’un peu plus près. Le quotidien des jeunes indépendants est bien souvent fait d’horaires interminables et de pressions en tout genre, dans un contexte d’urgence permanente et plus ou moins réelle. Le burn-out n’est jamais très loin. Il n’est ainsi pas rare que la création d’entreprise, initialement perçue comme source d’épanouissement ultime, ne soit finalement vécue comme liberticide et difficilement tenable.

Paradoxe Entrepreneur

Un exemple de ce qui peut se passer dans la tête d’un entrepreneur

A contre-courant de ce qui est en quelques années devenu un véritable mythe entrepreneurial, fondé sur la mise en scène et la promotion de croissances fulgurantes et risquées, se développe pourtant un certain engouement pour une création plus tranquille et pariant sur une meilleure maîtrise des aléas. Le « slow entrepreneuriat » n’est pas une nouveauté, certains y voient même le reflet d’un véritable retour aux sources dans la démarche entrepreneuriale. A l’heure du toujours plus vite, cette approche se réinvente au gré des nouveaux besoins et se pose pour beaucoup comme une alternative crédible aux modèles de développement plus poussifs.

Le mythe entrepreneurial moderne, vendeur, mais destructeur

Les médias spécialisés saturent de ces exemples d’incroyables réussites, dont la réalisation devrait être un modèle et dont on tente par tous les moyens de percer les mystères en en commentant tous les aspects. Uber de ceci, Airbnb de cela : ne semblent dignes d’intérêt que les projets qui s’attaquent à leur marché avec pour objectif une croissance extrême, au service de la conquête d’un quasi-monopole.

Au coeur des succès, la figure héroïque de l’entrepreneur moderne. A force de keynotes et de storytelling se dessine dans l’imaginaire collectif le portrait d’un créateur né, aventurier, charismatique, solitaire et travailleur acharné. L’entrepreneur porte une vision et ne laissera personne l’en détacher. Il décide seul, dort peu et consacre l’intégralité de son temps éveillé à la mise en oeuvre de projets novateurs et disruptifs. Quoiqu’un peu extrême, et même s’il est souvent présenté sous des traits légèrement plus fleuris, le fantasme est pour beaucoup séduisant : dans un monde qui glorifie l’individu et la réussite personnelle, l’idole dont on nous abreuve suscite l’admiration.

La promotion des valeurs – travail, persévérance, dépassement de soi… – mises en avant par ces clichés n’est évidemment pas un problème en soi, les bouffées d’inspiration qu’elles provoque non plus. Le malaise vient d’ailleurs.

La réalité décrite dans les récits des success stories n’est en effet que partielle et véhicule une image biaisée de la création d’entreprise. En se focalisant sur l’idée de résultat, elle oublie que – comme me le rappelait un ami de longue date il y a quelques jours – la démarche entrepreneuriale est au moins autant affaire de chemin que d’objectif.

« Je suis convaincu par l’idée qui s’exprime dans cette phrase du photographe Alec Soth : « You have to enjoy the process ». En tant qu’indépendants, ce que nous faisons est dur en plus d’être incertain : quelle que soit notre activité, il faut prendre plaisir à l’exercer chaque jour. A contrario, tous ces discours alimentent l’idée unique de l’objectif… à tort, on est obsédés par le résultat »

– Tien Tran, photographe documentaire freelance
(#sagesse)

Quelle qu’elle soit, la démarche d’entreprendre doit être vue comme le départ d’un marathon : qui souhaite aller au bout a plutôt intérêt à aimer courir… Et pour tenir la distance, travailler constamment sous pression n’est évidemment pas souhaitable – et souvent peu pertinent.

A contre courant : le « slow entrepreneuriat »

Les raisons d’adopter une approche « ralentie » sont multiples et les bénéfices d’une telle méthode concernent autant les entrepreneurs que les structures qu’ils créent. Contrairement aux idées reçues, le slow business porte ses fruits – et peut s’envisager dans bon nombre de domaines.

Au fait, pourquoi ralentir ?

Construire son activité sur des bases tangibles

L’approche « slow and steady » éprouve les bases des projets avant de se jeter dans la fosse aux lions. Prendre le temps d’étudier son marché, de tester son produit et son business model sont des incontournables pour nombre d’entrepreneurs qui préfèrent ainsi la maîtrise des risques au grand saut sans filet.

causes échec startups

Les principales causes d’échec des startups montrent que s’attarder sur les bases n’est pas un luxe, mais une nécessité
Source : 1001 Startups

Trouver les bons partenaires… et les garder

Je ne vous apprendrai pas grand chose en mentionnant qu’investir dans une équipe solide est essentiel à la réussite d’un projet complexe. Quant aux entrepreneurs seuls maîtres à bord – freelances, indépendants, libéraux – il n’est pas exclu que vous puissiez travailler avec vos pairs sur les missions qui nécessitent des ressources que vous n’avez pas.

Dans les deux cas, ceux qui s’y sont déjà essayé savent à quel point il peut être long et fastidieux de recruter les bonnes personnes. Une fois débusqués, la pire des erreurs serait alors de laisser filer vos talents en les pressant comme des citrons… Ce cas de figure s’avère pourtant très courant dans les start-up, tirant clairement leur développement vers le bas.

Mûrir ses décisions

Prendre de la hauteur, réfléchir avant d’agir : deux éléments fort utiles dans la prise de décisions efficaces et qui requièrent toute votre tête.

Lors du TEDx MileHigh de 2014, Phil Drolet, pluri entrepreneur et lui-même passé par la case burn-out suite à trois années de travail un peu trop acharné, y explique par exemple l’impact qu’une nouvelle « clarté mentale » a pu avoir plus tard sur ses capacités de réflexion : «For one, because I wasn’t working all the time I had more mental clarity. I was able to see opportunities clearly and act on them decisively»

Imparable

Construire et promouvoir son identité de marque

Il s’agit là d’une idée dont je fais l’expérience chaque jour du fait de mon métier centré sur la communication digitale des petites structures. Une image de marque, de même qu’une communauté impliquée, engagée, a besoin de temps et d’un réel travail de tous les jours pour se construire et ce quel que soit le budget qu’on y consacre.

Une stratégie marketing parle à des personnes qu’il faut toucher par une vision claire et un apport de valeur réel. Elle se doit d’être pensée dans une perspective de long terme, d’être mûrement réfléchie et constamment mise à l’épreuve.

Tenir sur la durée

Quelle que soit votre approche de la création d’entreprise, rappelez-vous que vous êtes sa plus grande ressource. Et en bon dirigeant, vous savez comme vos moyens de production sont précieux… En un mot : prenez soin de vous !

Un burn-out arrive plus vite qu’on ne le pense et part toujours d’une accumulation excessive de tensions, qui, mises bout à bout, finissent par briser même les plus solides. Non, vous ne pouvez pas tout encaisser, en tous cas pas dans la durée. Superman n’existe pas.

Tu connais l’histoire de la pastèque qui craque sous la pression de tout petits élastiques ?
J’ai une conviction : nous sommes tous des pastèques

Contourner les limites d’une approche slow business dans la création d’entreprise

On m’opposera certainement que si certains entrepreneurs choisissent de travailler dans l’urgence et plus que de raison, ce n’est pas spécialement par goût pour la dépression nerveuse mais plutôt par nécessité – notamment financière. Et c’est bien souvent vrai. On l’a vu juste au-dessus, le manque de liquidités est la deuxième cause d’échec des jeunes entreprises. Dans certains secteurs, le mantra « Grow or die » trouve d’ailleurs à s’appliquer sans aucun doute possible.

Il y a quelques mois, j’interviewais Laura, anciennement community manager freelance et co-fondatrice d’une plateforme de coworking à domicile à destination des indépendants. A la question de savoir quel premier conseil elle donnerait aux futurs entrepreneurs, tous types et domaines confondus, elle répondait sans hésiter :

« Il faut de l’argent ! Aujourd’hui, on romance clairement la création d’entreprise. Cette idée récurrente de partir littéralement de zéro, elle est belle certes, mais elle n’est pas réaliste et finit souvent par faire plus de mal que de bien »

– Laura Choisy, co-fondatrice de Cohome

On ne se nourrit pas de ses rêves… du moins pas physiquement. Certains trouveront l’approche un peu triviale mais elle correspond à une réalité. Peu nombreux sont en effet les business rentables à très court terme et qu’on développe uniquement sur son laptop, installé dans un garage ou sur un coin de canapé.

Côté investisseurs ? Il n’est plus impossible de lever des fonds tout en restant libre d’appliquer le rythme qu’on pense convenir à son propre projet. En marge du Venture Capital, toujours très largement majoritaire en terme de volume dans l’investissement auprès des start-ups, se développent pourtant des approches moins brutales, pariant sur une sélection serrée à l’entrée et la réduction des risques d’effondrement des jeunes pousses. Les curieux pourront consulter l’excellent article de THNK à ce sujet, et dont l’extrait suivant résume assez bien l’idée :

« The high-risk model of investment is similar to newly hatched baby turtles running for the ocean. Only one out of 1000 eventually makes it; predators will eat the others. (…) Whales, on the other hand, have few predators and give birth to one calf every other year, making them extremely protective and dedicated to the infant’s survival »

[Le modèle d’investissement à haut risque rappelle les bébés tortues qui courent vers l’océan. Seule une sur mille y arrivera, les prédateurs se chargeront des autres. (…) Les baleines, à l’inverse, ont peu de prédateurs et donne naissance une fois l’an, les rendant protectrices et dévouées à la survie du jeune]

L’un et l’autre de ces modèles fonctionnent :  ils font tous les deux émerger des individus viables qui se développeront pour, si tout se passe bien, finir par arriver à maturité. L’un d’eux engendre néanmoins plus de pertes que l’autre…

Mais revenons à nos moutons.

Et concrètement ? Adopter l’entrepreneuriat tranquille

Il y a tout un monde entre pression maximale et tournage de pouces intensif. En réalité, je suis persuadée qu’il appartient à chacun de trouver son propre équilibre, dépendamment de ses aspirations et du contexte dans lequel il évolue. Pour résumer :

Où se trouve votre équilibre

Par où commencer ? Allons faire un tour chez ceux qui ont trouvé leur rythme pour y piocher quelques pistes.

Revoir son rapport au succès

Pour Ann-Kristin Benthien, coach spécialisée dans l’épanouissement professionnel exerçant elle-même en indépendant :

« Chacun a sa propre idée de ce que représente le succès. Pour moi par exemple, le succès c’est d’être bien dans ma vie, d’avoir une mission qui correspond à mes convictions. Pour d’autres, ça peut être de gagner beaucoup d’argent pour acheter une belle maison et une voiture de course, ou avoir un travail prestigieux pour être reconnu des autres. Peu importe ce à quoi l’on aspire, l’essentiel, c’est d’être conscient de ce que l’on veut pour soi-même et de vivre en cohérence avec ses propres ambitions » 

Personne mieux que vous ne saura ce qui vous correspond. Et pour identifier ses motivations profondes, pas d’autre choix que de se détacher du bruit qui nous entoure. « Aujourd’hui par exemple, on part systématiquement de l’idée que le temps est étroitement lié à l’argent » continue Ann-Kristin. « Mais qui t’as dit que tu devais être productif ? Qui t’a dit qu’il fallait à tout prix créer un maximum de valeur, et que cette valeur était nécessairement financière ?«

Trouver sa voie, peu importe le discours dominant. Ca tombe bien : « c’est justement la différence qui nous rend novateurs. Assumer ce que l’on est permet de sortir des cadres et de créer véritablement « . 

Repenser la notion d’urgence

Fin 2016, je rencontrais Véronique, fondatrice de l’agence Oktopod et auteure d’un billet très justement nommé « C’est urgent… oui mais pour quand ? ». Selon elle, la notion d’urgence s’est glissée dans notre approche quotidienne du temps là où, en réalité, elle devrait se limiter à deux cas : « lorsqu’une question de vie ou de mort se présente« , ou qu’il faut « prendre les mesures pour sauver un outil de production de la destruction« . Autant dire que ça n’arrive pas tous les jours.

Pour s’extraire d’une logique néfaste à court comme à long terme, elle propose de bannir l’urgence de son vocabulaire et de repenser nos outils de gestion du temps. Un exemple avec une matrice d’Eisenhower – laquelle est utilisée par bon nombre d’entrepreneurs dans sa forme originale – revue dans des termes plus appropriés :

oktopod teurlay matrice urgence

Un outil de gestion du temps couramment utilisé, repensé pour bannir la notion d’urgence de son quotidien
Source : Oktopod

Purement rhétorique ? Pas tant que ça : la situation critique – et non urgente – « autorise une marge pour la réflexion« , encourage les « alternatives créatives » et permet encore dans une certaine mesure de « jongler avec les délais« .

Work smarter, not harder

Prendre son temps, oui, le perdre… bof. Nul besoin de passer des heures sur une tâche que vous pourriez rayer d’une to-do beaucoup plus vite avec un peu de méthode.

Un exemple ? Quelque-chose a changé dans ma routine lorsqu’on m’a expliqué que pour une simple distraction, il fallait chaque fois 8 à 10 minutes au cerveau humain pour reconnecter pleinement. Une bonne partie de mon activité tourne autour des réseaux sociaux et je communique beaucoup avec mes clients et partenaires, par mail ou par messagerie instantanée. Si je ne m’impose pas de gérer strictement mes notifications, je ne risque pas d’en finir avec les sautes de concentration… et le temps perdu. En ce moment, je fonctionne bien avec la technique Pomodoro, qui consiste à alterner 25 minutes de travail intense sur des objectifs précis pour 5 minutes de pause. J’ai choisi de couper toutes mes alertes pendant mes cycles de travail, et je n’y reviens qu’une fois chaque objectif atteint.

Trouver ses propres méthodes

Devenir son propre patron offre une liberté totale dans le choix de ses méthodes et outils de travail. Ca tombe bien : les moyens que vous déployez dans la réalisation de vos objectifs vous sont personnels et conditionnent assez largement l’expression de vos capacités.

Devant la quantité d’informations qui fourmille à ce sujet sur le grand internet, restez bien sûr(e) d’une chose : ce qui marche pour votre voisin ne fonctionnera pas nécessairement pour vous. Il faut tester ! « Une chose à la fois », m’explique Benjamin, ex freelance, aujourd’hui redevenu salarié. « Je suis tombé dans ce travers, de passer mon temps à tester sans avancer sur mon activité. Puis, au lieu de chercher à tout changer d’un coup, j’ai compris qu’il valait mieux partir de ma propre organisation – aussi mauvaise soit-elle – pour modifier une chose après l’autre avec une démarche plus construite, donc plus efficace ». 

Limiter les variables permet une meilleure analyse des résultats. Pour mettre à l’épreuve un nouvel outil, organisez-vous par exemple en prévoyant une durée d’essai suffisante, et en mesurant le chemin parcouru par des éléments concrets.

Prendre du temps pour soi : le « 30 days less work challenge »

Au coeur de cadences dont on sent qu’elles sont par trop soutenues, il est pourtant souvent délicat de ralentir. Le sentiment de culpabilité et la peur de « décrocher » sont fréquents chez les personnes débordées qui souhaitent prendre de la distance mais se trouvent finalement paralysées par le poids qu’elles ont accumulé. Pour s’obliger à sauter le pas, pourquoi ne pas commencer sur une courte durée ?

Dans ce talk précédemment évoqué, Phil Drolet préconise une méthode toute simple et qu’il a lui-même éprouvé : sur 30 jours, non-négociables, s’astreindre à prendre du temps pour soi. Comment ? En s’entourant, en déléguant, en se recentrant sur l’essentiel. En quantifiant les heures passées à travailler et les autres, et en s’en tenant au plan qu’on aura pris soin d’établir avant de se lancer.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=-M9i3-QhWzg&w=560&h=315]

Et vous, plutôt Sid ou plutôt Scrat ? Vous êtes-vous déjà senti(e) proche de l’épuisement professionnel ?
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